Les catégories les plus touchées



Pris séparément, l’âge, la précarité, le célibat, le chômage,
ne sont pas systématiquement des facteurs d’isolement.

Il suffit pour s’en convaincre de rappeler
qu’une large majorité des personnes âgées, pauvres, veuves ou divorcées
est parfaitement insérée dans la vie sociale.

En revanche, la combinaison de ces facteurs a un effet particulièrement marqué
en matière d’exclusion.
L’impact du départ des enfants chez les foyers monoparentaux précaires
Entre 40 et 60 ans, les femmes sont globalement moins isolées que les hommes

8% des femmes sont en situation d’isolement objectif contre 11% des hommes

Cet écart, assez ténu, est en partie lié à la présence des enfants au foyer
et à la garde dont bénéficient plus souvent les femmes en
cas d’éclatement de la cellule familiale.

Si la situation des femmes est globalement meilleure que celle des hommes
sur cette tranche d’âge, l’effet croisé du célibat (divorce, séparation, décès…)
et de la précarité a un impact

considérable en matière d’isolement et d’exclusion des réseaux sociaux.
Cet impact (précarité / séparation) est masqué chez les foyers monoparentaux
tant que les enfants vivent au domicile.

Parmi les foyers monoparentaux précaires
(ayant des revenus inférieurs à moins de 1 000€ par mois)
« seuls » 6% sont en situation d’isolement objectif lorsque les enfants vivent au domicile.

Au départ des enfants, sur cette même population, une personne sur quatre
(25% des foyers monoparentaux précaires) est en situation d’isolement,
soit une progression de 19 points.

Cette « explosion » démontre, d’une part, que la présence d’enfants au foyer
est un vecteur de socialisation extrêmement fort, et d’autre part,
que le réseau social qui se construit autour d’eux ne survit pas à leur départ.

La situation « favorable » des foyers monoparentaux précaires est donc
une situation en trompe- l’oeil et d’une grande fragilité.

Cette fragilité tient en grande partie au fait que les foyers monoparentaux ont tendance à recentrer
leurs sociabilités et leur énergie sur l’univers familial
36% des foyers monoparentaux précaires ne s’inscrivent que dans un seul réseau de sociabilité

Ensuite, parce que ces femmes, lorsqu’elles
travaillent, n’évoluent pas dans des contextes professionnels
propices aux échanges et au lien social.

Enfin, la séparation se solde dans un certain nombre de cas par une perte de revenu
et un déménagement qui obligent à reconstruire ses réseaux sociaux de proximité.
Les couples « repliés »
Le fait d’être en couple ne protège pas nécessairement de l’isolement.

Il serait faux d’en faire le garant d’une vie sociale dense et diversifiée.
Entre 40 et 60 ans, parmi les femmes vivant en
couple, 7% n’ont d’autres relations sociales
que celles qu’elles entretiennent avec leur conjoint.

Or, certains problèmes qui se manifestent parfois dans le couple
(addictions, violences conjugales physiques ou psychologiques)
peuvent conduire des individus à vivre à côté « les uns des
autres » dans des situations de grande souffrance et totalement coupés du monde.

Le cas de cette femme est assez exemplaire de cette situation :
« Le plus difficile c’est que j’ai encore un mari et c’est comme si j’avais personne,
il m’ignore, je ne sais pas ce que je suis, si je suis un arbre, un meuble, une poussière.
Quand vous êtes deux dans la maison, de toute
façon c’est comme si je n’étais pas là. Quand il parle, mon mari,
il parle très fort et c’est toujours pour me reprocher.
L’année dernière là on ne s’est presque pas parlé.
(…) J’essaye de ne pas tomber dans un gros trou…».


Encore une fois la précarité et la pauvreté jouent leur rôle.
Parmi les femmes vivant en couple et ayant des revenus inférieurs à 1 000 €,
11% n’ont des relations sociales qu’avec leur conjoint.

10% des femmes âgées de 20 à 59 ans ont subi des violences conjugales
au cours des 12 derniers mois.

Ce résultat est basé sur une étude conduite auprès de 7 000 femmes.
Les foyers bénéficiaires des minima sociaux sont plus affectés par les
violences conjugales - 13,7% contre 10% en moyenne.



La maladie

Le repli du couple sur lui-même et l’incapacité à nouer des relations sociales
peuvent également être liés à la maladie du conjoint.
Une personne dépendante sur deux vit à son domicile.

Dans trois cas sur quatre, un conjoint est présent à ses côtés.
Les enquêtes conduites auprès des aidants
familiaux montrent toute la difficulté et parfois la souffrance des conjoints
auxquels la collectivité demande de supporter l’essentiel des conséquences
du maintien à domicile des personnes désorientées ou grabataires.

Au sein de ces foyers la maladie (en particulier Alzheimer) peut
totalement couper la communication au sein du couple
et entraîner une prise de distance des enfants ou des petits enfants.

La maladie contamine alors toute la vie sociale jusqu’à la réduire à
sa plus simple expression.
Lors de l’enquête, plusieurs personnes nous ont fait part de leurs
difficultés à s’occuper de leur conjoint atteint par la maladie d’Alzheimer
et des conséquences de la maladie sur leur tissu relationnel.

La maladie les contraint à dédier tout leur temps à leur conjoint et
les enferme dans une situation d’autant plus difficilement supportable
qu’elle les conduit vers l’isolement :
« c’est difficile à supporter la maladie des siens quand on est seule »


Les personnes âgées seules et dépendantes
La perte d’autonomie liée à l’âge met en situation de dépendance non seulement « physique »
mais également sociale.

Parmi les plus de 75 ans souffrant d’un handicap invalidant,
25% sont en situation d’isolement objectif.

Les risques d’isolement liés à la dépendance sont aggravés par la précarité.
Les personnes en situation de dépendance ayant des revenus inférieurs à 1 000 € sont
deux fois plus exposées à l’isolement que celles ayant des revenus supérieurs à 2 500 €

Pour une partie de la population âgée dépendante,
les réseaux amicaux ou familiaux cèdent le pas
aux réseaux d’aide et de maintien à domicile (aides soignantes, aides ménagères…)

Cette substitution est parfois insatisfaisante pour les personnes âgées
notamment parce que leur capacité à pallier l’absence d’autres réseaux (familiaux, amicaux)
reste suspendue à la possibilité de nouer des liens « d’intimité » avec les professionnels
intervenant à domicile (professionnels que les personnes n’ont pas choisis)

Les entretiens réalisés dans le cadre de l’enquête montrent à
quel point la dépendance à l’égard des intervenants à domicile
est forte et à quel point le maintien du lien social est précaire.

« Si je vais mieux aujourd’hui, oh bah c’est pire encore aujourd’hui…
ma femme de ménage vient de partir !

Alors là ce n’est pas facile… que voulez-vous.
Vous savez que ce n’est pas marrant … enfin il y a plus malheureux.

La solitude c’est quelque chose !
Maintenant il n’y a plus personne pour visiter les malades…eh non !
Alors je me dis quelques fois…enfin je me dis quelques fois que…
à quoi bon…oh mon Dieu si je pouvais avoir quelqu’un pour m’aider à marcher….
Oh mais vous savez, on vit dans un monde hein, oh je ne
sais pas si vous vous en rendez compte, mais on vit dans un monde oh la la … ».

Le handicap

Les personnes souffrant d’un handicap invalidant
(indépendamment de l’intensité et de la gravité
du handicap) ont deux fois plus de risques de se trouver
dans une situation d’isolement objectif (18% contre 8%).
Le handicap est cité dans 9% des cas comme étant à l’origine des situations
d’isolement.
Nombre de réseaux sociaux à disposition
selon le fait de souffrir ou non d’un handicap invalidant

Lors de l’enquête, de nombreuses personnes ont évoqué
les conséquences du handicap sur leur vie sociale.

« Des fois ça va, des fois non.
Des moments j’arrive à voir des gens, parfois je n’y arrive pas.
Les gens ne sont pas disponibles. J’ai des problèmes de santé alors ça m’isole.
Avant ma maladie je n’avais pas ça, je vivais comme tout le monde.
Dès que l’on ne travaille pas, on est hors circuit, je n’ai pas d’enfants, je n’ai pas de femme,
je n’ai plus de parents, je n’ai plus d’amis ….

Pourtant je pourrais faire des choses.
C’est complexe d’avoir un handicap comme ça, ça enlève plein de
choses, votre vie c’est votre handicap, j’avais une vie avant celle là,
et parfois quand on compare ce n’est pas bien bon
et parfois je ne supporte plus du tout la vie, on m’a retiré du monde.

Alors on se fait un monde intérieur, on n’a plus le choix. Parfois j’ai envie de mourir… ».
« Je suis malade. Je ne peux plus utiliser ma voiture.
Donc ce sont mes amies et ma famille qui
viennent me voir. Mais ils ne peuvent pas venir souvent.
Et puis venir voir un malade… ».

« J'ai un handicap pour parler aux autres (trouble de la parole).
Les gens ne viennent pas me voir parce qu’en
général les gens ne me comprennent pas parce que je suis handicapé
et ils ne font pas l'effort de me comprendre »

« Du fait de ma maladie je ne peux me permettre de sortir ou de faire des activités ».
« Je ne peux pas me déplacer comme je veux et donc je ne peux pas voir de monde».

« J'ai une maladie handicapante qui m'empêche de bouger, de sortir de chez moi et donc
m'empêche une vie sociale développée ».

« Depuis qu'on m'a découvert cette maladie,
j'ai perdu tous mes amis et mon compagnon qui m'a mis un ultimatum ».

« J'ai eu un accident de voiture quand j’avais 21 ans
et c’est cela qui m'a handicapé pour tout le reste ».

« Ma maladie m’a isolé totalement, ma femme m’a quitté,
ma maladie m’a coupé du monde ».

Les travailleurs pauvres

L’impossibilité de s’insérer professionnellement
a des conséquences fortes sur l’isolement
(pour mémoire les personnes au chômage de longue durée
ont deux fois plus de chances d’être privées
de tout réseau social qu’en moyenne, 18% des personnes
en chômage de longue durée sont objectivement isolées).


Néanmoins, le travail ne protège pas de l’isolement.
Sans revenir sur les effets de la destruction
des relations sociales au sein des univers professionnels
et sur les situations de souffrance liées au travail,
l’enquête démontre que les personnes en emploi précaire
et faiblement rémunérées ont
davantage de difficultés à se doter d’un capital social suffisamment riche
et diversifié pour assurer le lien social.

Pour mémoire, les personnes précaires travaillant à temps partiel
ont 3 fois plus de chances d’être privées de tout réseau social
27% contre 9% en moyenne

Dans un cas sur cinq le travail n’est pas suffisamment intégrateur
pour permettre de compenser la faiblesse ou l’absence des autres réseaux sociaux.

C’est par exemple le cas de ce veilleur de nuit
qui évoque à la fois sa situation sociale et relationnelle et son incapacité
à développer des relations avec ses collègues.
« J’ai juste une vieille tante c’est tout. Ma famille je la vois plus.
J’ai pas d’amis, non pas des amis,
mais juste des collègues, mais eux ne veulent pas me parler.
Je regarde la TV, j’ai Internet et je reste
enfermé dans la maison. Comme tout va mal d’un point de vue économique en plus,
en ce moment c’est de la survie. Je sens que je vais faire une dépression,
je sens que ça monte, que ça arrive,
j’avais presque envie de démissionner du boulot à ce point là



Quand on travaille on survit, on ne vit
même plus… Je n’arrive même pas à payer mon loyer».
Les travailleurs indépendants Les travailleurs indépendants
ont deux fois plus de chances d’être dans une situation d’isolement objectif
que les autres catégories professionnelles.
Cette corrélation s’explique, en partie,
par un surinvestissement professionnel et par une difficulté
à construire ou maintenir une cellule familiale.

Les travailleurs indépendants coupés des réseaux sociaux
ont en commun un faible niveau de
diplôme, des revenus élevés (dans 35% des cas supérieurs à 3 500 € par mois), d’être
agriculteurs, commerçants ou artisans,
d’être des hommes, d’être plus souvent divorcé ou séparé
qu’en moyenne, de travailler tôt le matin, tard le soir et le week-end.
Les agriculteurs représentent 30% de cette catégorie.



L’extrait à suivre témoigne de leurs difficultés :
« J’ai souvent du monde dans la maison mais je suis quand même tout seul.
C’est surtout la solitude du coeur. Je travaille trop, pas de vacances, pas de week-end end.
C’est l’image du métier que les
gens ont. Quand vous dites aux femmes que vous êtes paysan…ça y est quoi !
Il y a des femmes qui ne veulent même pas me rencontrer car je suis paysan. (…)
J’ai 50 ans, on est une tranche d’âge
où les femmes ont souvent vu leurs parents paysans galérer on va dire,
donc voilà c’est toujours cette image, mais ce n’est plus vraiment la réalité
même si c’est vrai que parfois il y a des mois
difficiles… J’estime que je suis encore en forme, alors je n’abandonne pas (…)
mais bon ce n’est pas facile du tout. ».
L’ampleur du phénomène
La fragilisation du lien social
L’incapacité à se projeter
et à s’extraire de l’isolement

Les inégalités face à l'isolement
Le sentiment d'être seul
Comment être heureux



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